Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

mercredi 7 août 2013

Histoire et mondialisation












Après la déconstruction post-moderne des grands récits (J.-F. Lyotard), peut-on et doit-on aujourd'hui reconstruire une théorie de l'histoire à visée globale ? A quelles fins et à quelles conditions ce projet peut-il se concevoir comme légitime? Dans Les théories de l’histoire face à la mondialisation (éd. L’Harmattan, 2010), Arnaud Rosset se propose de reconstruire une théorie de l’histoire débarrassée de tout présupposé métaphysique en empruntant à Immanuel Wallerstein son concept de système-monde. En questionnant la mondialisation et en invitant à repenser rigoureusement ce concept, il entend mettre à l’épreuve cette nouvelle théorie de l’histoire et sa grille conceptuelle correspondante. Ce projet d’une histoire globale prétend d’une part unifier les différentes sciences humaines en proposant le modèle systémique pour méthode commune afin de dépasser tout relativisme perspectiviste sans pour autant imposer un globalisme abstrait qui renierait la spécialisation et l’importance du singulier. Il a aussi pour ambition l’articulation de la théorie et de la pratique et vise à terme une théorie de l’action assumant sa responsabilité face au mouvement de l’histoire elle-même.

L’introduction retrace le récit de la fin des grands récits, les étapes d’un soupçon progressif exercé à l’égard des « théories universalisantes et totalisantes qui prétendaient dévoiler et maîtriser le sens de l’évolution humaine » jusqu’à l’affirmation de la conscience dite postmoderne. Annonçant les impasses de la déconstruction postmoderne, l’auteur affirme la nécessité d’un retour à une théorie de l’histoire totale. Encore faut-il préserver cette histoire de toute dérive métaphysique. Il faut tendre vers « une théorie non métaphysique de l’histoire à vocation globale. » (p.15).

Dans la première partie, Arnaud Rosset s’attache à légitimer la tentative de refondation d’une histoire à visée globale. Il s’agit d’abord, contre un certain nombre de critiques adressées aux philosophies de l’histoire, de défendre en partie ces dernières. L’auteur examine et critique ainsi de manière scrupuleuse et minutieuse l’interprétation des théories de l’histoire ramenées au modèle théologique par Karl Löwith. Constatant ensuite que la fin des méta-récits proclamée par le discours postmoderne, en dépit de son apparente subversion et en raison à la fois de sa fragmentation et de son incapacité à comprendre son époque, a laissé la place vacante pour le triomphe d’un autre grand récit, celui de l’économisme actuel, l’auteur discute les thèses et examine les concepts de l’économiste Hayek. Le constat et la critique se portent alors sur cette nouvelle vision globale de l’histoire véhiculée par l’économisme et le mondialisme, « idéologie articulée autour d’une théodicée justificatrice, à savoir celle du marché comme ordre ultime de l’histoire. » (p.49). Mais la refondation d’une histoire à visée globale qui pourrait constituer une alternative à celle que véhicule à notre insu l’économisme exige aussi une patiente démonstration de sa possible scientificité. La réflexion épistémologique de l’auteur, s’appuyant sur les travaux de Michel de Certeau et ce qu’il nomme « l’opération historiographique » (comprenant information, modélisation, narration) se polarise sur le problème de l’interprétation en histoire. L’occasion est alors donnée de discuter tour à tour les thèses narrativistes d’Hayden White et de Paul Veyne, l’idée de subjectivité individuelle déconnectée de ses conditions objectives (le « lieu » révélateur de la fonction sociale de l’historien) dans l’histoire critique de Raymond Aron. Tentant de redéfinir le concept d’interprétation en prenant en compte ses dimensions subjective, sociale et historique, l’auteur accomplit le dépassement de la théorie critique des idéologies d’Habermas et celle de la tradition chez Ricoeur. Contre une tendance à la réification de la tradition chez l’herméneute français, l’auteur opte pour une reformulation du concept d’idéologie qui en élargit la portée et la définit comme « système symbolique », « ensemble culturel intégrateur », « mythologie » (p.79). Si toute interprétation en histoire dépend étroitement de cette mythologie d’époque, il convient alors d’en déduire que l’histoire est une connaissance en perpétuelle construction qui peut se considérer scientifique dès lors qu’elle « devient de plus en plus adéquate à la réalité qu’elle étudie parce qu’elle procède dans un même temps à la critique et à l’intégration des conditions d’apparition dans lesquelles elle opère. » (p.81)
Fort de cette redéfinition de la science qui en reconnaît la part idéologique, Arnaud Rosset s’atèle alors à la tâche de reconstruction d’une nouvelle théorie de l’histoire dont la dimension globale s’avère nécessaire pour satisfaire aux exigences mêmes de questionnement de la condition historique de la discipline.

La deuxième partie de l’ouvrage procède ainsi à la production d’une grille conceptuelle tenant compte de trois questions fondamentales : 1. Qui fait l’histoire ? (Agents et acteurs)  2. Comment s’effectuent les changements historiques ? (Causalité) 3. Selon quel espace-temps s’accomplissent les changements ? (temporalisation) et emprunte à Wallerstein son paradigme systémique jugé logiquement consistant et empiriquement pertinent. La réponse à ces questions amène l’auteur à discuter les thèses de l’individualisme méthodologique de R. Boudon, du structuralisme de L.Althusser et M. Godelier, ainsi que la division braudélienne du temps historique.

La troisième et dernière partie questionne le concept de mondialisation afin de tester la validité empirique du modèle systémique et des grandes catégories d’une histoire globale reconstruite. L’auteur s’attaque successivement à des interprétations diverses voire opposées : d’abord, la vision qu’en propose l’économisme ; puis l’interprétation du phénomène par Hardt et Negri dans leur ouvrage Empire ; le livre d’Ulrich Beck Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation et son concept de « méta-jeu » font ensuite l’objet d’une discussion ; enfin l’approche régulationniste fait elle aussi l’objet d’une lecture pour en signaler les carences. A. Rosset conclut à propos de ces diverses « lectures de l’ère de la mondialisation » : « Aucune de ces approches n’est en définitive respectueuse de la dynamique du système-monde moderne, dynamique dans laquelle la mondialisation s’inscrit pourtant pleinement. » (p.202). Ayant ainsi procédé à la déconstruction de la mythologie de la mondialisation, l’auteur reprend à son compte le questionnement sur la nature de cette configuration sociohistorique originale et, par une logique de regards croisés, réinterprète à sa façon ce moment de notre histoire. Wallerstein, Lénine et Rosa Luxembourg constituent ici les interlocuteurs privilégiés. Au passage, les concepts d’impérialisme, de lutte des classes et de révolution souterraine sont examinés. Une réflexion sur la défaite de la gauche traditionnelle face à la financiarisation du capitalisme et le néo-libéralisme clôt l’ouvrage.


Fruit d’une réflexion entamée par une thèse de doctorat de 3ème cycle, cet ouvrage d’Arnaud Rosset témoigne d’une grande rigueur et d’une grande clarté. L’esprit critique s’y déploie avec probité selon un argumentaire détaillé et convaincu. Les auteurs convoqués et examinés sont nombreux et couvrent un large champ d’investigation non seulement historique mais aussi sociologique, politique et économique. Pour cette raison, le lecteur pourra se trouver déconcerté par la somme de références et de connaissances que cette discussion permanente mobilise. La troisième partie, plus technique, est sans doute la plus difficile d’accès à moins d’avoir été initié à quelques rudiments d’économie ; mais, aboutissement de la réflexion de l’auteur, elle ne peut qu’intéresser tous ceux qui, soucieux de comprendre de manière lucide le fonctionnement économico-politique de notre monde, désireraient aussi pouvoir en infléchir le cours historique, bien que le point de vue défendu ici soit celui d’une histoire sans sujet et sans fin(s) et que le modèle systémique adopté semble laisser peu de place, quoi qu’en dise l’auteur, à une réelle liberté d’action et marge de manœuvre. Quoi qu’il en soit, parce qu’une transformation pratique de notre monde ne peut être collectivement envisagée qu’à la condition de l’élaboration elle-même collective d’une théorie évolutive de l’histoire et de l’action, parce que l’auteur reste conscient des limites de son entreprise, on considérera atteint l’objectif premier d’apporter plus d’intelligibilité dans les domaines ici étudiés. Reste à produire cette théorie de l’histoire, la deuxième partie de l’ouvrage n’en proposant que les grandes lignes.

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